La littérature permet-elle de mieux comprendre l’avenir ? Comment les récits, dystopiques, philosophiques ou prospectifs, nous aident-ils à anticiper les mutations du monde ? La lecture est-elle une simple évasion ou un moyen d’éclairer les incertitudes, d’affûter notre regard sur demain ? Parmi les auteurs et penseurs invités dans cette édition 2025, Benoît Richaer nous confie sa relation aux livres : quand la littérature devient un outil d’introspection et de compréhension du réel, une boussole pour mieux appréhender le futur.

Quel lecteur êtes-vous ?
Je navigue entre les genres. Je passe d’un roman contemporain à un classique oublié, d’un recueil de poésie à un essai philosophique. Chaque lecture ouvre une porte, prolonge la précédente, l’éclaire sous un nouvel angle, c’est de l’ordre d’un dialogue secret qui se tisse entre les livres. J’aime cette sensation de voyager sans contrainte, d’explorer des univers contrastés, de me laisser surprendre par une écriture, une idée, une émotion inattendue. Et puis il y a les livres qui s’imposent. Avec une urgence irrépressible : ils se dévorent, happent l’esprit, emportent tout sur leur passage. D’autres, au contraire, exigent une approche lente, une immersion progressive, un compagnonnage au long cours. Ils s’infiltrent en silence, imprègnent la pensée, la modèlent en douceur. Et c’est enfin l’empreinte qu’ils laissent. Certains s’oublient, d’autres reviennent, parfois des années plus tard, au détour d’une conversation, d’un souvenir ou d’une expérience. Ils ressurgissent avec une clarté nouvelle, comme s’ils avaient continué à vivre à l’intérieur. Ils attendent juste le moment pour révéler pleinement leur sens.
Comment votre rapport à la lecture a-t-il évolué avec le temps ?
La lecture a toujours été un repère, un fil conducteur à travers les âges, mais sa nature a évolué. Enfant, elle était un refuge, une échappatoire vers des mondes plus vastes que le mien, peuplés de héros plus grands que nature et d’aventures infinies. Le livre ouvrait une brèche dans le quotidien, une promesse d’ailleurs. À l’adolescence, elle s’est transformée en arme, en boussole pour affronter le réel. Je n’y cherchais plus seulement l’évasion, mais des vérités, des révoltes, des éclats de lucidité. Je voulais comprendre, décortiquer, déconstruire. Les livres devenaient des alliés, parfois des adversaires, mais jamais indifférents. Aujourd’hui, ma relation à la lecture s’est apaisée, approfondie. J’ai appris à apprécier le silence entre les mots, à ne plus seulement courir après l’intrigue, mais à savourer le rythme d’une phrase, la texture d’une pensée.
Comment choisissez-vous vos lectures ?
L’intuition joue un rôle essentiel. Une couverture, un titre, quelques phrases lues au hasard suffisent parfois à provoquer le déclic. J’aime errer en librairie, laisser les livres me trouver. Il y a aussi des rencontres littéraires qui naissent d’une recommandation, mais je ne me laisse jamais dicter mes choix par la mode. Un livre doit me parler à l’instant où je le découvre, toucher quelque chose à l’intérieur, même si je ne sais pas encore quoi.
Quels sont les auteurs qui vous accompagnent ?
Ils changent avec le temps, mais certains restent des phares. Italo Calvino pour son audace narrative, Virginia Woolf pour sa prose fluide et introspective, Annie Ernaux, enfin, me bouleverse par la précision tranchante de son regard, par cette manière inimitable de révéler l’intime tout en touchant à l’universel. D’autres viennent et repartent, selon les périodes de ma vie, selon ce que j’ai besoin d’entendre à cet instant précis. Il y a ceux vers lesquels je reviens inlassablement, redécouvrant à chaque lecture une nuance oubliée, une vérité que je n’étais pas prêt à entendre auparavant. Et puis, il y a ceux qui m’accompagnent sur un court instant, ils résonnent avec une période précise, un état d’esprit, une question qui me hante. Ou ceux qui marquent une rupture, réparent doucement, et tous, à leur manière, laissent quelque chose derrière eux.
Y a-t-il un livre qui a bouleversé votre vision de la vie ?
La plus que vive de Christian Bobin en fait partie. J’aime tant cet homme, non seulement pour son écriture, mais pour ce qu’il était dans la vie : un être d’une douceur lumineuse, attentif aux détails invisibles, aux présences infimes. Son écriture est une offrande, un souffle qui enveloppe et réconforte. La plus que vive, bien qu’ancré dans le deuil, n’est jamais sombre. Il est traversé d’une lumière presque miraculeuse, celle qui surgit quand les mots parviennent à toucher l’indicible. Bobin a ce don rare de saisir l’essence de l’absence, de rendre tangible ce qui n’est plus, de montrer que l’amour persiste bien au-delà de la perte. Son écriture n’explique pas, elle dévoile. Elle murmure l’invisible, révèle la beauté nichée dans la fragilité du monde. Lire Bobin, c’est accepter de ralentir, d’écouter, de se laisser traverser par une émotion. Et c’est aussi aller au-delà de la littérature : comme une main tendue, une consolation offerte sans attendre de retour. Ce livre a été plus qu’un refuge. Il a été un passage, une manière de réapprendre à regarder, à sentir, à renouer avec le monde, même après l’irréparable. Je lui dois beaucoup.
Pensez-vous qu’un livre peut changer une vie ?
Absolument. Certains livres sont des rencontres décisives, ils arrivent au bon moment et modifient notre regard sur nous-mêmes ou sur le monde. Ils ne nous changent pas forcément d’un coup, mais déposent en nous une graine qui germera plus tard. Lire, c’est se confronter à d’autres visions, à d’autres possibles. Un livre peut élargir l’horizon, ouvrir une brèche, faire vaciller une certitude, une part inconnue de nous-mêmes ou du monde. Ce qui est certain, c’est que les livres, à leur manière, laissent des traces, et qu’un seul d’entre eux, lu au bon moment, peut marquer un avant et un après.
Avez-vous un livre que vous auriez aimé écrire ?
Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino. Ce livre est une déclaration d’amour à la lecture, un jeu vertigineux avec la narration. Il célèbre l’inachevé, le mystère, cette envie irrésistible de tourner la page suivante. C’est un livre qui nous rappelle que lire, c’est aussi accepter l’incertitude et l’émerveillement.
Quel rôle le livre joue-t-il dans votre rapport au monde ?
Les livres sont des portes ouvertes sur d’autres réalités. Ils me permettent d’explorer ce que je ne vis pas, de ressentir ce que je ne connaîtrai peut-être jamais. Lire, c’est accepter d’être déplacé, bousculé, transporté ailleurs. C’est une manière d’habiter le monde autrement.
La lecture est-elle un acte de solitude ?
Oui, mais une solitude habitée, peuplée de voix, de pensées, d’images qui résonnent bien au-delà des pages. Lire, c’est s’isoler du monde extérieur pour entrer dans un autre, façonné par les mots de l’auteur. Mais cette solitude n’a rien d’un vide ; elle est une présence multiple. Il y a celle de l’écrivain, dont la voix traverse le temps et l’espace pour nous atteindre, celle des personnages qui prennent vie sous nos yeux, et celle des idées qui s’insinuent en nous, parfois pour ne plus nous quitter. Et puis, la lecture n’est jamais totalement solitaire, car elle se prolonge dans l’échange. Un livre ne se referme pas complètement une fois lu : il continue d’agir en nous, se transforme en questionnement, en émotion à partager. Il devient un pont vers les autres, que ce soit à travers une discussion, une phrase que l’on cite, un conseil de lecture donné ou reçu. Mais je crois que lire, c’est certe un acte intime qui, paradoxalement, mais c’est le meilleur ambassadeur pour tisser des liens.
Quelle émotion cherchez-vous dans un livre ?
La force. Quel mot plus beau ?
Avez-vous un rituel de lecture particulier ?
J’aime lire le soir, lorsque le tumulte du monde s’apaise. Il y a quelque chose de particulier dans ces instants où la lumière devient plus douce, où le temps semble ralentir. La lumière tamisée joue un rôle essentiel. Ni trop vive ni trop faible, elle crée une bulle, un espace suspendu entre jour et sommeil, le territoire propice à l’immersion. Le monde extérieur laisse place à la danse des mots, et tout ça s’étire librement, sans contrainte, sans urgence. Et puis il y a ces moments où l’on lève les yeux, surpris de voir l’heure tardive, mais incapable de s’arrêter. Puis doucement, paf, on s’endort le livre à la main, et tout cela infuse jusque dans nos rêves.
Si vous pouviez dîner avec un personnage de roman, qui choisiriez-vous ?
Le Chapelier Fou d’Alice au pays des merveilles. Un dîner où le thé coule à flots, où les conversations n’ont ni queue ni tête, et où, pour une fois, être en retard ne poserait aucun problème.
Quel livre a marqué votre jeunesse ?
Il y en a plusieurs mais je songe à L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono. Une histoire simple, mais d’une puissance rare. Un livre sur la patience, l’engagement, la transformation du monde par des gestes répétés.
Quelle place la poésie a-t-elle dans votre bibliothèque ?
Je la lis différemment par fragments, au hasard. Contrairement aux romans ou aux essais que je parcours avec une certaine continuité, la poésie est une lecture de l’instant, presque instinctive. Il m’arrive souvent de saisir un recueil au hasard, de l’ouvrir sans chercher un poème précis. C’est une lecture fragmentée mais qui touche souvent plus profondément que n’importe quel récit construit. Observez René Char, Philippe Jaccottet ou Paul Éluard. Ce sont des voix qui murmurent quelque chose d’essentiel, des éclats de vérité, des instants de lumière. La poésie a ce pouvoir unique de capturer une émotion en très peu de mots, d’exprimer ce qui nous semble inexprimable. Elle nous ramène à l’essentiel, nous oblige à ralentir, à prêter attention aux silences entre les phrases autant qu’aux mots eux-mêmes.
Avez-vous une citation qui vous suit ?
Nous sommes au salon du livre, je n’en vois pas de meilleur que celle de Duras : « Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. »
L’objet livre a-t-il une importance pour vous ?
Cela passe toujours par le contact du papier, l’odeur d’un vieux livre, la sensation d’un livre neuf qui s’ouvre pour la première fois. Un livre physique vit avec nous, porte des marques, des souvenirs et devient parfois des morceaux de nous-mêmes avec le temps. Je me souviens des ouvrages empruntés à la bibliothèque à l’adolescence, où l’on trouvait parfois des traces de café, des coins écornés à force d’avoir été glissés dans un sac, des annotations griffonnées au crayon en marge des pages. J’adorais l’idée que ce que je tenais entre mes mains avait traversé d’autres vies et continuerait à en traverser après moi. Le livre est un objet vivant, en éternel mouvement.
Avez-vous déjà abandonné un livre ?
Oui et sans culpabilité. Tous les livres ne sont pas faits pour nous à un instant donné. Certains demandent un état d’esprit particulier. Il m’est arrivé de commencer un livre sans parvenir à entrer dedans, puis d’y revenir des années plus tard et d’être captivé. Il y a aussi des livres dont on sent qu’ils ne nous apportent rien, qu’ils ne résonnent pas avec nous. Dans ce cas, je préfère ne pas insister. Et puis il y a tout simplement des livres qui ne devraient exister que pour soi.
Quel livre conseilleriez-vous à quelqu’un qui ne lit pas ?
Un texte court qui saisit immédiatement : Une Vie bouleversée d’Etty Hillesum.
Quel est votre dernier coup de cœur littéraire ?
Les Gratitudes de Delphine de Vigan. Un livre d’une douceur poignante, sur la mémoire, la reconnaissance, la transmission. Les éléments clés pour l’accomplissement d’une vie, et plus simplement, de ce que nous laissons à ceux qui suivront. La littérature permet ça. À jamais.